POURQUOI MÉMOIRE DU LIVRE ?

La littérature, la musique, la peinture ? D'immenses cimetières ! Les livres disponibles en librairie, les opéras à l’affiche dans les différents théâtres lyriques, les tableaux exposés dans les musées ou les galeries: allons, soyons optimistes, ces livres, ces opéras, ces tableaux, ça représente quoi ? 1% ? 2% de l’invention intellectuelle et artistique depuis Lascaux ? Sans doute beaucoup moins.

Est-ce à dire qu’il ne faille pas accepter une inévitable « sélection naturelle »? On peut prétendre que seules survivent les œuvres qui le méritent. Oui, on peut le prétendre. Pourtant, parfois, les réhabilitations les plus surprenantes – de Lautréamont à Emmanuel Bove ou Boris Vian – bousculent, d’un coup, les hiérarchies.

Nous ne craignons pas de manquer de textes à rééditer. Il y a même surabondance. Pas d’illusions ! Les chefs-d’œuvre dignes d’être ressuscités n’ encombrent pas les bibliothèques. Dieu merci, nos arrière-pensées sont plus modestes : attirer l’attention sur tel livre insolite, essayer de comprendre pourquoi tel auteur (aujourd’hui jugé « kitsch », et qu’il conviendra de relire au second, voire au troisième degré) subjugua la foule ou ses pairs. Avec joie, nous mêlerons l’ivraie au bon grain. Nous voulons jouer, on l’a compris, le rôle d’une Cour d’appel. On plaide jusqu’en Cassation, et, dans le royaume des lettres, les jugements seraient définitifs ?

Nous ne nous limiterons pas à la fiction. Mémoires, journaux, correspondances, biographies, récits de voyages, nous explorerons tous azimuts, en regardant au-delà de nos frontières : les zones à redéfricher s’étendent jusqu’au Kamtchatka et à la Terre de Feu. Du côté des auteurs étrangers se pose, en outre, le problème de la traduction : on croit qu’un livre a vieilli – c’est-à-dire mal vieilli –, alors que son vêtement l’a ringardisé. Nous n’hésiterons pas à le parer d’habits neufs.

Une maison d’édition a-t-elle le droit de renoncer à la découverte (au profit de la redécouverte) et, par conséquent, de ne s’intéresser qu’au passé ? Nous le croyons. Nous souhaitons démontrer que « création » et « exhumation » ne sont pas des attitudes antinomiques.

La littérature n’est pas un cimetière.

PIERRE BELFOND

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